Lael Wilcox : 108 jours pour boucler la planète
Le 11 septembre 2024, une Américaine de 38 ans repasse devant la fontaine de Buckingham, à Chicago, après avoir traversé quatre continents et vingt-deux pays sur sa selle. Lael Wilcox vient de faire le tour du monde à vélo en 108 jours, 12 heures et 12 minutes — seize jours de moins que la précédente détentrice, et le meilleur temps féminin jamais homologué. Récit d'une épopée menée à près de 270 kilomètres par jour, sans coach, sans plan d'entraînement, et avec une obstination tranquille.
Chicago, 11 septembre 2024, en fin de journée
La scène a quelque chose d'anti-spectaculaire. Pas de ligne d'arrivée tracée à la peinture, pas de chronomètre géant. Juste une cycliste en cuissard qui remonte le front de lac de Chicago, contourne une dernière fois la fontaine de Buckingham et pose un pied à terre, à 19 h 18. Autour d'elle, une grappe de gens à vélo, des téléphones levés, sa femme derrière une caméra. Lael Wilcox sourit, un peu hébétée. Elle vient de rouler pendant 108 jours, 12 heures et 12 minutes — et de réécrire un record vieux de six ans. Le Guinness World Records homologuera la performance le 20 septembre suivant.


Elle était partie du même endroit, quinze semaines plus tôt, le 26 mai à 7 h 06. Entre les deux : quatre continents, vingt-deux pays, trois vols transcontinentaux pour relier les tronçons roulables, et 18 125 miles parcourus à la force des jambes — soit 29 169 kilomètres. Le compteur d'altitude, lui, affiche 192 024 mètres de montée cumulée : l'équivalent de près de vingt-deux ascensions de l'Everest depuis le niveau de la mer.
Chicago → Chicago
(18 125 miles)
≈ 22× l'Everest
4 continents
(vols inclus)
108 jours, et ce que ce chiffre veut dire
Le record de circumnavigation à vélo obéit à un règlement précis, fixé par le Guinness World Records. Il faut parcourir au moins 18 000 miles (environ 28 970 km) à vélo, rouler globalement dans une seule direction, passer par deux points antipodaux — deux endroits diamétralement opposés sur le globe — et boucler une distance totale de voyage (vols inclus) supérieure à la circonférence de l'équateur, soit 40 075 km. Wilcox a choisi comme antipodes Madrid, en Espagne, et Wellington, en Nouvelle-Zélande. Les vols pour franchir les océans sont autorisés, mais le chronomètre ne s'arrête jamais.
En 108 jours, 12 heures et 12 minutes, Wilcox a effacé les 124 jours, 10 heures et 50 minutes de l'Écossaise Jenny Graham, qui détenait la référence féminine depuis 2018. Seize jours de gagnés. Sa performance s'inscrit dans une accélération continue du record féminin : l'Allemande Juliana Buhring ouvre l'ère moderne en 2012 (152 jours), l'Italienne Paola Gianotti l'abaisse à 144 jours en 2014, Jenny Graham à un peu plus de 124 jours en 2018, et Lael Wilcox passe sous la barre des 109 jours en 2024. En douze ans, les femmes ont retranché près d'un mois et demi au tour de la Terre.
Reste une nuance que l'honnêteté impose de poser. Le record masculin appartient toujours au Britannique Mark Beaumont, qui a bouclé son tour en 78 jours, 14 heures et 40 minutes en 2017, avec une logistique quasi militaire : trois véhicules d'assistance, huit équipiers, seize heures de selle par jour. Les deux performances ne se comparent pas trait pour trait. Surtout, le record de Graham en 2018 avait été établi en autonomie totale — elle portait tout son matériel, sans véhicule suiveur ni hébergement réservé. Le règlement actuel du Guinness ne distingue plus les tentatives assistées des tentatives autonomes. Wilcox détient donc le meilleur temps féminin absolu ; Graham conserve l'aura particulière de l'exploit solitaire. Les deux récits cohabitent sans s'annuler — et Graham fut l'une des premières à saluer Wilcox.
C'est la plus belle des choses de voir des femmes repousser les limites de leur sport comme elles l'entendent.
— Jenny Graham, à propos du record de Lael Wilcox
La fille d'Anchorage qui ne devait pas y arriver
Lael Wilcox est née le 18 juillet 1986 à Anchorage, en Alaska. Rien, dans son parcours, ne la destinait au sport de haut niveau. Elle vient d'abord de la course à pied, puis obtient en 2008 un diplôme de l'université de Puget Sound — sciences naturelles et littérature française. La même année, à une vingtaine d'années, elle découvre le vélo de la manière la plus directe qui soit : avec son compagnon de l'époque, elle décide de partir voir le monde, économise en enchaînant les petits boulots l'hiver, puis prend la route. Pendant plusieurs années, elle vit sans voiture, sans logement fixe, parfois sans téléphone, et traverse ainsi une trentaine de pays. Le vélo n'est pas un sport : c'est un mode de vie, une façon de regarder.
La bascule vers la compétition vient tard, et par le haut. En 2015, elle signe le record féminin du Tour Divide, la mythique traversée des Rocheuses du Canada au Mexique, en contre-la-montre. Puis, en 2016, elle gagne purement et simplement la Trans Am Bike Race — plus de 4 200 miles d'une côte à l'autre des États-Unis, d'Astoria à Yorktown. Non pas la course féminine : la course tout court. Elle devient la première Américaine à s'imposer, devant tous les hommes, en 18 jours et 10 minutes. L'histoire est connue des amateurs d'ultra : remontée dans la nuit, elle double le leader masculin dans les derniers jours et ne lui laisse aucune chance.
C'est là que se loge l'un des moteurs de Lael Wilcox. Avant de devenir une athlète reconnue, elle travaillait derrière un bar. Des clients, raconte-t-elle, lui répétaient qu'elle mentait sur ses exploits — qu'une femme ne pouvait pas rouler comme ça. La colère est devenue carburant.
Peut-être qu'ils liront ça et que ça les fera changer d'avis. Peut-être qu'ils ne douteront pas de la prochaine femme qui dira avoir fait une telle sortie.
— Lael Wilcox, CNN Sport, octobre 2024
- 20081er tour du mondeà vélo, en voyage
- 2015Record du Tour Divide1re femme
- 2016Victoire à la Trans Am1re, devant tous les hommes
- 2024Record du monde ★108 j 12 h · homologué GWR
- 2026Record absolu ?tentative annoncée
Un trajet en quatre actes
Le tracé de 2024 ressemble à une partition pensée pour relier les masses continentales par les plus longs segments roulables. Premier acte : Chicago–New York, sept jours pour traverser le Midwest et les Appalaches. Puis l'avion pour Porto, et le grand morceau européen — un mois pour remonter la péninsule Ibérique, traverser la France, les Pays-Bas, l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, l'Autriche, les Balkans, la Turquie, jusqu'à Tbilissi, en Géorgie. Les journées de montagne y dépassent parfois les 5 000 mètres de dénivelé.
Troisième acte : l'avion pour Perth, et la traversée de l'Australie d'ouest en est, dont l'interminable plaine de Nullarbor, un ruban de bitume rectiligne où il n'y a, des jours durant, ni arbre ni virage — et où l'hiver austral lui réserve des nuits sous zéro et des vents de face. Quatrième acte, la Nouvelle-Zélande, d'Invercargill à Auckland, par les cols des deux îles. Puis l'ultime boucle : retour sur le continent américain par Anchorage, sa ville natale, et descente vers le sud à travers le Yukon, la Colombie-Britannique, la côte Pacifique, avant de bifurquer vers l'est sur la légendaire Route 66 pour remonter jusqu'à Chicago.



Sept heures de sommeil : la stratégie du long terme
Ce qui frappe, chez Wilcox, c'est l'absence de tout l'appareillage qu'on associe au sport de performance. Pas d'entraîneur. Pas de plan périodisé. Pas de capteur de puissance scruté au gramme près. Sa méthode d'entraînement tient du paradoxe : elle enchaîne les courses, et utilise la récupération entre deux épreuves comme principale préparation.
Mais l'erreur serait d'imaginer une forcenée qui ne dort jamais. Sur ses courses plus courtes — le Tour Divide ou la Trans Am, deux à trois semaines —, Wilcox pratique la privation de sommeil, trois à cinq heures par nuit. Pour un tour du monde de plus de cent jours, ce régime mène droit à l'épuisement. Elle a donc fait le choix inverse, et stratégique : dormir en moyenne sept heures par nuit, le plus souvent dans des hébergements, pour pérenniser l'effort sur quinze semaines. C'est ce sommeil structuré qui lui a permis de tenir une vitesse de déplacement élevée — autour de 24 km/h — du premier au dernier jour.
Le reste de sa logistique est d'une simplicité presque provocante. Elle ne s'arrête quasiment pas pour manger : elle achète de quoi tenir, fourre tout dans ses sacoches et avale en pédalant, pour une dépense estimée à plus de 4 000 calories par jour. Son conseil nutritionnel tient sur un Post-it : « Tout ce qui vous fait envie, foncez. Il vous faut de la nourriture, et beaucoup. » Son vélo traduit la même philosophie : un Specialized Roubaix à suspension de fourche intégrée (Future Shock), groupe électronique SRAM RED AXS, roues Zipp sur moyeu dynamo SON qui recharge GPS et feux en roulant, pneus Specialized Mondo de 35 mm. Léger, fiable, autonome en électricité.
Un record qui se court à plusieurs
L'ultra-cyclisme se vit en solitaire, mais le tour du monde de Wilcox a été tout sauf une affaire d'ermite. Sur de nombreux tronçons, des cyclistes locaux sont venus rouler quelques heures ou quelques jours à ses côtés. Certains de ces rendez-vous étaient organisés : depuis plusieurs années, Wilcox anime des Women's Rallies, des rassemblements où 50 à 70 femmes la rejoignent pour rouler ensemble sur plusieurs jours. L'objectif est limpide — montrer, par l'exemple et le nombre, que ces routes-là sont aussi les leurs.
La même intention irrigue Anchorage GRIT (Girls Riding Into Tomorrow), le programme d'initiation au vélo pour adolescentes qu'elle a cofondé en Alaska, et au terme duquel chaque participante repart avec son propre vélo.
En toile de fond, il y a Rugile Kaladyte. Photojournaliste de métier, c'est aussi la femme de Lael Wilcox. Elle a suivi tout le périple, caméra au poing, et en a tiré Lael Rides Around the World, un documentaire de 90 minutes présenté par SRAM, projeté en avant-première au Sea Otter Classic puis en tournée à Chicago, New York, Londres, Munich et Anchorage. Pendant le record, Wilcox levait aussi des fonds pour l'Adventure Cycling Association.
Et après ?
Wilcox ne considère pas l'affaire close. À peine rentrée, elle annonçait viser le record absolu de circumnavigation — toutes catégories confondues —, les 78 jours de Mark Beaumont, avec une tentative entièrement assistée annoncée pour 2026. Le changement de philosophie serait radical : pour descendre sous la barre des 78 jours, il faudrait avaler près de 390 km par jour, soit environ seize heures de selle quotidiennes, sur un tracé de plaine beaucoup plus direct, épaulée par une équipe complète. L'antithèse de sa manière habituelle de voyager — et exactement le genre de plafond qu'elle aime fissurer.
Il y a quelque chose de profondément cohérent dans cette trajectoire. Cent trente ans plus tôt, une autre inconnue, Annie Londonderry, devenait la première femme à faire le tour du monde à vélo — quinze mois, beaucoup de bateau, et un sens consommé de la mise en scène. Entre elle et Lael Wilcox, le matériel a changé, les vitesses ont explosé, mais le geste reste le même : monter sur une selle pour démontrer qu'aucune route n'est interdite. La machine n'a jamais cessé d'être un instrument de liberté. Wilcox l'a simplement poussée, en 2024, jusqu'au tour complet de la planète.
Sources et références
- BIKEPACKING.com — Lael Wilcox Breaks Record for the Fastest Circumnavigation of the Globe by Bicycle! (11 sept. 2024)
- Lael Wilcox (site officiel) — 2024 Around the World (journal de bord jour par jour)
- CNN Sport — American cyclist Lael Wilcox on her 18,000-mile world record (21 oct. 2024)
- Cycling Weekly — Lael Wilcox sets new women's Around the World record
- road.cc — What does 'circumnavigating the globe by bike' actually entail?
- Velo / Outside — Lael Wilcox Smashes Guinness World Record
- Rouleur — 'The more you sleep, the better you perform'
- BIKEPACKING.com / The Radavist — Lael Rides Around the World (documentaire Rugile Kaladyte)
- GearJunkie — 'The Ride of My Life': Lael Wilcox Sets Women's Around-the-World Cycling Record
- Wikipedia — Lael Wilcox (biographie, palmarès)
- Wikipedia — Around the world cycling record (règlement Guinness, historique)
- Canadian Cycling Magazine — Lael Wilcox targets men's Around-The-World record
- Red Bull — Mark Beaumont, 78 j 14 h 40 min (2017)